Faut-il faire une radio ou une IRM pour un mal de dos ?
Un patient est arrivé au cabinet avec une feuille pliée en quatre et une phrase qu’il répétait comme un verdict. « J’ai une discopathie dégénérative. » Quarante-deux ans, un travail à Montpellier, trois semaines de mal de dos, et une IRM passée l’avant-veille.
Sa douleur passait au second plan. Le mot « dégénérative » occupait tout le reste. Il avait compris que quelque chose en lui s’abîmait, que le processus était lancé, et qu’il allait falloir vivre avec en espérant que ça n’aille pas trop vite.
Je lui ai posé une question avant de lire son compte rendu. Est-ce que quelqu’un lui avait expliqué ce que cette IRM montrerait chez une personne qui n’a mal nulle part ?
Personne ne l’avait fait.
Ce que les images montrent chez les gens qui vont bien
En 2015, une équipe a rassemblé trente-trois études d’imagerie réalisées chez des personnes sans aucune douleur de dos, pour savoir ce qu’on trouve dans une colonne qui ne fait pas souffrir [1].
Chez les personnes de vingt ans qui n’ont mal nulle part, 37 % présentent une dégénérescence discale. La proportion atteint 96 % à quatre-vingts ans. Le bombement discal, ce fameux « disque qui déborde », concerne 30 % des vingtenaires sans douleur, et 84 % des octogénaires sans douleur.
Autrement dit, si on photographiait la colonne de cent personnes croisées un samedi matin sur la place de la Comédie, en ne gardant que celles qui n’ont jamais mal au dos, on trouverait des anomalies chez la majorité d’entre elles. Et aucune de ces personnes ne le saurait.
La métaphore qui m’a le plus servi au cabinet
Les images de votre colonne sont à votre dos ce que les rides sont à votre visage.
Elles apparaissent avec le temps, se voient mieux sous certains éclairages, racontent quelque chose de votre âge et de votre histoire. Aucune ne fait mal.
Personne ne sort de chez le photographe en apprenant qu’il a « une dégénérescence cutanée péri-orbitaire bilatérale ». Le phénomène est pourtant identique. Seul le vocabulaire change, emprunté à la pathologie quand il pourrait l’être au temps qui passe.
Quand un compte rendu vous annonce une discopathie à quarante ans, il vous décrit le plus souvent un dos de quarante ans.
Là où les images comptent quand même
Beaucoup s’arrêtent là. Ils simplifient alors autant que le discours qu’ils prétendent corriger.
Les anomalies visibles à l’imagerie ne sont pas du pur bruit. La même équipe a montré, dans un second travail, que certaines sont plus fréquentes chez les personnes qui ont mal que chez celles qui n’ont pas mal [2]. Un lien existe donc. Il reste trop faible pour expliquer à lui seul une douleur, et le mot « diagnostic » le fait paraître bien plus solide qu’il ne l’est.
Vos images ne suffisent pas à expliquer votre douleur, et elles ne permettent presque jamais de décider seules de ce qu’il faut faire. Prétendre qu’elles ne veulent rien dire irait trop loin.
Pourquoi une image trop tôt peut vous faire du mal
Cette partie m’a demandé du temps avant que je l’accepte, et elle a changé ma façon de travailler.
Une synthèse publiée dans le Lancet a comparé les personnes qui passaient une imagerie immédiate pour une lombalgie à celles qui n’en passaient pas. Aucune différence sur la douleur, sur la fonction, sur la qualité de vie, sur l’anxiété [3]. Faire l’image n’améliorait rien.
Pire, une étude portant sur des lombalgies aiguës a observé que les personnes ayant passé une IRM précoce finissaient avec des arrêts de travail plus longs et davantage de chirurgies, à gravité comparable [4]. Un essai randomisé comparant IRM rapide et simples radiographies avait déjà noté que le groupe IRM était plus souvent opéré, pour des résultats identiques [5].
L’explication tient à nous. Une image trouve toujours quelque chose, et ce quelque chose reçoit un nom. Un nom de maladie fait peur, la peur réduit les mouvements, et un dos qu’on bouge moins met des mois à redevenir un dos ordinaire.
Les mots d’un soignant ont un effet durable, qui a été mesuré : ce qu’on vous dit de votre dos vous accompagne longtemps, parfois des années [6]. Les recommandations françaises et internationales déconseillent pour cette raison l’imagerie systématique dans une lombalgie commune récente, en l’absence de signe d’alerte [7][8][9]. Elles protègent le patient de cet enchaînement. On y lit parfois une préoccupation budgétaire, alors que les travaux cités plus haut disent tout autre chose.
Si le sujet de la peur vous parle, j’ai écrit un article entier sur ce que la peur fait à un dos, et un autre sur la façon dont une phrase peut aggraver un symptôme.
Les situations où l’imagerie est nécessaire
Tout ce qui précède vaut pour une lombalgie commune. D’autres situations imposent l’examen sans discussion, et tout retard y devient un problème.
Un traumatisme violent. Une perte de force dans une jambe, un pied qui ne se relève plus. Une difficulté à uriner ou à vous retenir, une perte de sensibilité au niveau du périnée. De la fièvre associée à une douleur du dos. Une douleur qui vous réveille la nuit sans céder dans aucune position, un amaigrissement inexpliqué. Un antécédent de cancer.
Ces situations représentent une minorité des maux de dos, et elles justifient un avis médical rapide plutôt qu’une séance d’ostéopathie. J’ai détaillé la liste complète, avec les numéros à appeler, sur la page consacrée aux demandes de rendez-vous rapides et à ce qui relève d’un avis médical immédiat.
Mon examen comporte des tests destinés précisément à repérer ces signes. Quand j’en trouve un, je vous oriente le jour même sans vous traiter.
Mise en pratique
Les questions à poser avant d’accepter un examen
Aucun médecin ne les prendra mal. Elles transforment une prescription réflexe en décision partagée.
- Qu’est-ce que cet examen va changer dans ma prise en charge ? Une réponse précise justifie l’examen. Un « rien pour l’instant » autorise à attendre.
- Y a-t-il un signe qui vous inquiète en particulier ? La réponse situe votre cas du côté de la lombalgie commune ou du côté des situations à explorer.
- Qu’est-ce qu’on fait si l’image est normale ? Une image normale ne supprime pas la douleur, et elle ne doit pas clore la discussion.
Que faire d’un compte rendu que vous avez déjà
Ne le jetez pas, et ne le relisez pas tous les soirs non plus.
Reprenez-le avec la grille des rides. Repérez les termes qui décrivent le temps qui passe : dégénératif, arthrosique, déshydratation discale, bombement, pincement. Ce vocabulaire décrit l’usure ordinaire d’un dos de votre âge. Votre attention doit porter ailleurs, sur une compression nerveuse qui suit exactement le trajet de votre douleur, une fracture, une inflammation, une lésion.
Posez ensuite la question qui compte à votre médecin. Est-ce que ce qui est écrit là explique ce que je ressens, et est-ce que ça change ce qu’on va faire ?
Ce qui aide réellement dans les premières semaines
Continuer à bouger, même avec un peu moins d’amplitude et un peu moins d’intensité. Réduire l’activité plutôt que l’arrêter : un dos immobile se raidit et se sensibilise. Garder le sommeil, l’un des leviers les plus sous-estimés sur la douleur. Reprendre la charge progressivement sans attendre que le symptôme ait complètement disparu, puisqu’il disparaît le plus souvent après la reprise.
Accepter enfin une idée inconfortable. La grande majorité des lombalgies communes s’améliorent nettement en quelques jours à quelques semaines, quoi qu’on fasse. La guérison viendra donc largement seule. Reste la façon dont vous traverserez l’épisode, et l’idée de votre dos que vous en garderez.
Un doute sur votre situation ?
Un examen clinique répond souvent mieux qu'une image. Il permet de situer votre cas, entre une lombalgie commune et une situation qui demande un avis médical. Cabinet du 2 rue Canton, quartier des Beaux-Arts, à Montpellier.
Vos images, une fois au cabinet
Je les regarde. Toujours, quand vous en apportez.
La cause de votre douleur s’y lit rarement. L’examen clinique passe d’abord, et l’image prend sa valeur une fois rapportée à ce qu’il a trouvé. La clinique avant tout, l’imagerie pour confirmer ou pour corriger. Je vérifie aussi qu’aucun élément ne doive m’arrêter, et cela arrive. Je reprends ensuite avec vous ce que le compte rendu a laissé dans votre tête, souvent la partie la plus utile de la consultation.
Beaucoup de gens arrivent au cabinet avec une douleur de trois semaines et une inquiétude de trois mois, née d’une phrase lue sur un papier que personne n’a pris le temps de leur traduire. Défaire cette inquiétude ne soigne pas le dos. Elle enlève le frein, et un dos qui n’a plus peur de bouger récupère mieux.
Je n’ai pas de radiographe au cabinet, et je m’en porte bien. Mon travail consiste à examiner, raisonner, expliquer, employer des techniques quand elles sont pertinentes, et vous réorienter quand votre situation le demande. L’engagement porte sur cette méthode. Le résultat ne m’appartient pas.
Si votre douleur descend dans la jambe, l’article sur la sciatique va plus loin sur ce cas particulier. Ma façon de travailler sur ce motif est détaillée sur la page mal de dos, lombalgie et sciatique à Montpellier.
Les limites de ce que j’avance
Rien de tout cela ne vous invite à refuser une imagerie. La décision vous revient, avec votre médecin, qui vous examine et qui engage sa responsabilité. J’engage la mienne sur ce que j’écris ici et sur ce que je fais au cabinet.
Votre compte rendu n’est pas non plus un faux problème. Si une compression nerveuse correspond trait pour trait à votre douleur, elle compte, et l’image a servi à quelque chose.
Une anomalie visible n’explique pas automatiquement une douleur. Un examen passé trop tôt peut vous coûter plus qu’il ne vous apporte. Et vous avez le droit de demander à quoi il servira avant de le passer.
Les sources de cet article
Les identifiants mènent directement aux travaux cités. Demandez la même chose à quiconque vous affirmera le contraire.
- Brinjikji W., Luetmer P. H., Comstock B. et coll. (2015). Systematic Literature Review of Imaging Features of Spinal Degeneration in Asymptomatic Populations. American Journal of Neuroradiology. 10.3174/ajnr.A4173
La synthèse d’où viennent les chiffres cités plus haut, relevés chez des personnes sans aucune douleur. - Brinjikji W., Diehn F. E., Jarvik J. G. et coll. (2015). MRI Findings of Disc Degeneration are More Prevalent in Adults with Low Back Pain than in Asymptomatic Controls. American Journal of Neuroradiology. 10.3174/ajnr.A4498
Le contrepoint honnête du précédent. Une association existe bel et bien, et elle reste faible. - Chou R., Fu R., Carrino J. A., Deyo R. A. (2009). Imaging strategies for low-back pain: systematic review and meta-analysis. The Lancet. 10.1016/S0140-6736(09)60172-0
Aucune amélioration de la douleur, de la fonction ou de la qualité de vie après une imagerie immédiate. - Webster B. S., Bauer A. E., Choi Y. et coll. (2013). Iatrogenic Consequences of Early Magnetic Resonance Imaging in Acute, Work-Related, Disabling Low Back Pain. Spine. 10.1097/BRS.0b013e3182a42eb6
Arrêts de travail plus longs et davantage de chirurgies après une IRM précoce, à gravité comparable. - Jarvik J. G., Hollingworth W., Martin B. et coll. (2003). Rapid Magnetic Resonance Imaging vs Radiographs for Patients With Low Back Pain. JAMA. 10.1001/jama.289.21.2810
Essai randomisé aux résultats équivalents, avec davantage d’interventions chirurgicales dans le groupe IRM. - Darlow B., Dowell A., Baxter G. D. et coll. (2013). The Enduring Impact of What Clinicians Say to People With Low Back Pain. Annals of Family Medicine. 10.1370/afm.1518
Ce qu’un soignant dit d’un dos reste dans la tête du patient, parfois des années. - Oliveira C. B., Maher C. G., Pinto R. Z. et coll. (2018). Clinical practice guidelines for the management of non-specific low back pain in primary care: an updated overview. European Spine Journal. 10.1007/s00586-018-5673-2
La synthèse des recommandations internationales, qui déconseillent l’imagerie de routine. - Foster N. E., Anema J. R., Cherkin D. et coll. (2018). Prevention and treatment of low back pain: evidence, challenges, and promising directions. The Lancet. 10.1016/S0140-6736(18)30489-6
La série du Lancet sur la lombalgie, qui classe le recours excessif à l’imagerie parmi les soins à faible valeur. - Haute Autorité de Santé (2019). Prise en charge du patient présentant une lombalgie commune. Recommandation de bonne pratique. has-sante.fr
La recommandation française, qui réserve l’imagerie aux situations avec signe d’alerte.