Le toucher, cette fine lame sensible

Il y a un moment, dans une séance, où je ne réfléchis plus.

La décision est prise. Le raisonnement a eu lieu, l’examen aussi, je sais ce que je vais faire et pourquoi. À partir de là quelque chose bascule, je sors de ma tête et je descends dans mes mains. Ce qui se passe ensuite ne s’écrit pas facilement, et c’est probablement pour ça que j’ai passé trois ans à essayer de l’écrire quand même.

Ce qu’on a trouvé

Avec mon équipe, on a passé au crible 2 011 articles pour n’en retenir que 68. L’objectif était simple à énoncer et pénible à mener. Cartographier ce que la littérature dit réellement du toucher en ostéopathie, au lieu de répéter ce que la profession croit en savoir.

Le résultat tient en une taxonomie. Le toucher ostéopathique fonctionne selon sept dimensions et dix-huit rôles distincts. La dimension neurophysiologique domine la production scientifique avec vingt-neuf études. Viennent ensuite la dimension relationnelle, vingt-trois, puis la perceptive, dix-huit. La biomécanique, celle dont on parle le plus dans nos écoles, n’en compte que douze.

Douze contre vingt-neuf. La justification la plus enseignée du toucher ostéopathique est celle qui repose sur le moins de travaux, et je ne l’avais pas vu venir avant de compter.

Il y a pire. La littérature est fragmentée. Les neurosciences avancent d’un côté, la pédagogie de l’autre, la philosophie du soin dans un troisième couloir, et personne ne se parle. On a conclu qu’il fallait des travaux transdisciplinaires pour comprendre comment ces dimensions interagissent. C’est une conclusion honnête et elle ne me satisfait pas.

Pendant que le nôtre passait en révision, une équipe française publiait dans la même revue un article dont le titre commence par le même mot. Le leur s’appelle Beyond manual technique, le nôtre Beyond Diagnosis. Deux équipes qui travaillaient chacune de leur côté, et qui écrivent la même chose : le toucher déborde du cadre où on l’avait rangé.

Leur formulation est plus tranchante que la mienne et je la trouve juste. Le toucher ostéopathique, écrivent-ils, n’est ni une simple technique, ni un simple effet contextuel, ni une expérience ineffable.

Ces trois refus disent tout du problème. Le réduire à un geste technique, c’est la faute de notre héritage. Le réduire à un « effet contextuel », c’est la revanche des sceptiques, qui rangent dans le placebo tout ce qu’ils ne savent pas mesurer. Le déclarer ineffable, c’est la sortie de secours de ceux qui aimeraient qu’on cesse de leur poser des questions. Aucune de ces trois positions ne tient debout très longtemps, ce qui est inconfortable et probablement vrai.

La première fois que j’ai senti quelque chose

Pendant mes premières années, je touchais pour appliquer. J’avais une technique en tête, une séquence, un objectif. Mes mains exécutaient un programme écrit ailleurs, dans ma tête, avant même d’avoir touché quoi que ce soit.

Et puis un jour, je ne sais plus lequel, j’ai commencé à percevoir des nuances. Des différences de tension entre deux zones que rien, dans ce que j’avais appris, ne m’avait préparé à distinguer. Ce n’était pas spectaculaire, personne n’a rien vu. Simplement, sous mes doigts, il y avait maintenant du relief là où je n’avais senti que de la surface.

Ce jour-là j’ai cessé d’appliquer une technique pour commencer à écouter un corps.

Je ne prétends pas que cette perception soit fiable au sens où un chercheur l’entend. Notre revue est claire là-dessus, et mes propres travaux sur la reproductibilité des tests palpatoires m’ont appris la modestie. Ce que je décris n’est pas un instrument de mesure, plutôt un mode d’accès.

C’est d’ailleurs le terme qu’emploie la littérature phénoménologique. Le toucher comme mode d’accès perceptif, qui établit une relation intercorporelle avec le patient et permet à une expérience d’émerger. Pas une action mécanique correctrice. Une relation dans laquelle quelque chose apparaît, qui n’existait dans aucun des deux corps pris séparément.

Il m’a fallu des années pour comprendre que cette phrase savante décrivait exactement ce que j’avais senti sans savoir le dire.

Le jour où je n’ai presque rien fait

Un patient est venu pour une douleur du bas du dos. Un motif banal, le premier de mon cabinet, celui que je vois plusieurs fois par jour depuis dix ans.

On a parlé longtemps, plus longtemps que d’habitude, parce que ce qu’il racontait ne collait pas avec ce que son dos racontait. À un moment il a dit quelque chose qu’il n’était visiblement pas venu dire, et le silence qui a suivi ne ressemblait à aucun des silences gênés qu’on connaît tous.

J’ai posé les mains. J’ai très peu travaillé. Techniquement cette séance n’a presque rien été.

Il est reparti transformé, et je n’ai pas d’autre mot, ce qui devrait m’ennuyer davantage que ça ne m’ennuie.

Ce jour-là j’ai compris que l’écoute ne préparait pas le traitement. L’écoute était le traitement, au même titre que mes mains, et vouloir séparer les deux n’avait plus aucun sens.

C’est ce que notre revue appelle la dimension relationnelle, celle des vingt-trois études. Le toucher y communique la compétence, l’attention, l’intention thérapeutique. Il soutient ce que les auteurs nomment une synchronisation biocomportementale entre deux personnes. Encore une fois des mots savants pour une chose que tout praticien a vécue et que peu osent écrire dans un dossier.

Ce que les mains disent sans parler

La phrase la plus juste que je puisse dire sur mon métier tient en une image.

Quand je pose les mains sur quelqu’un, ce que j’essaie de lui transmettre avant toute technique, c’est qu’il peut se reposer dans mes mains.

Pas « je vais te réparer ». Pas « je sais ce que tu as ». Simplement, ici, pendant trente minutes, tu n’as rien à tenir. Quelqu’un tient avec toi.

Les mains ne corrigent pas. Elles accueillent et elles proposent. Le corps accepte ou refuse ce qu’on lui propose, et il a souvent de bonnes raisons de refuser. Un praticien qui n’a jamais senti un corps dire non n’a pas encore commencé à écouter.

C’est là que je situe le body, mind, spirit dont on nous rebat les oreilles depuis Still. Pendant longtemps cette formule m’a agacé, elle sentait la brochure, l’incantation qu’on répète sans y penser. Puis j’ai compris qu’elle ne décrivait pas trois objets à traiter mais trois choses qui arrivent en même temps sous la même main. Le tissu, la personne, et ce que cette personne traverse en ce moment. On ne les touche pas séparément, on ne peut pas.

Vous remarquerez que je n’ai rien dit de mystique. Il n’y en a pas besoin. Ce qui se passe est déjà assez difficile à décrire sans lui ajouter du surnaturel.

Ce qu’on ne saisira pas

Il reste quelque chose que je ne sais pas expliquer, et je ne suis pas près d’y arriver.

C’est une fine lame sensible. Personne ne l’attrape. Elle est pourtant au cœur de toutes nos interactions humaines, et la relation de soin l’exacerbe parce qu’elle y ajoute la vulnérabilité. Quelqu’un s’allonge, se déshabille parfois, ferme les yeux, et confie son corps à quelqu’un qu’il connaît depuis vingt minutes. Il n’existe pas beaucoup de situations comme celle-là.

Je pourrais m’arrêter là et parler de mystère. Beaucoup le font. Ce serait une paresse, et une paresse confortable, parce que le mystère dispense de chercher.

On court plutôt toute une vie derrière une fraction de cette chose. On en attrape un peu chaque année, jamais assez, et c’est précisément ce qui rend ce métier vivable sur trente ans. Un métier entièrement compris serait un métier fini.

Cette position se défend, et pas seulement poétiquement. Les auteurs de Beyond manual technique ne proposent aucune théorie unifiée du toucher. Ils font l’inverse, ils montrent comment plusieurs regards, scientifique, vécu, pratique, peuvent coexister sans qu’on force l’un à absorber les autres. Ils vont jusqu’à écrire que l’identité professionnelle de l’ostéopathe ne devrait pas reposer sur l’adhésion à une doctrine, mais sur la capacité à ajuster son action à une expérience corporelle située.

Ce n’est donc pas de croire qui fait de vous un ostéopathe. C’est de savoir vous ajuster.

Ce que ça nous oblige à faire

Le toucher est l’un des actes les plus intimes qui existent. On l’exerce plusieurs fois par jour, avec des gens qu’on vient de rencontrer.

Cette banalité est un piège. Le geste devient routine et l’on cesse de voir ce qu’il engage pour celui qui le reçoit. On a donc un devoir, comme praticiens et plus encore comme formateurs, celui de toucher avec conscience, humilité et respect.

Conscience de ce que le geste représente pour l’autre, qui n’est pas ce qu’il représente pour nous. Humilité sur ce qu’on perçoit vraiment, sur ce qu’on croit percevoir, et sur la distance entre les deux. Respect, qui commence par expliquer avant de faire, et par accepter un refus sans le prendre pour une résistance.

Notre revue a identifié une dimension professionnelle, la plus pauvre de toutes avec sept études seulement. Elle porte sur la transmission, sur la façon dont on apprend à toucher et dont ce geste construit une identité. Sept études pour le cœur de notre formation. On forme des gens à poser les mains sur des corps vulnérables et on n’a presque rien écrit sur la façon dont cela s’apprend. C’est le trou le plus embarrassant de notre littérature et celui dont personne ne parle.

Trois mots sur un cahier

Le jour où j’ai commencé à travailler, après mon diplôme, j’ai écrit trois mots sur le cahier de mon collaborateur.

Humanité. Humilité. Humour.

Je ne sais plus exactement pourquoi ces trois-là. Je n’avais aucune expérience, aucune autorité pour écrire quoi que ce soit à qui que ce soit, et c’était sans doute un peu présomptueux.

Dix ans, des milliers de patients, un livre et quelques articles plus tard, je ne trouve toujours rien de plus vrai. L’humanité parce qu’on soigne quelqu’un et non quelque chose. L’humilité parce que la recherche m’a montré à quel point je me trompais sur ce que je croyais sentir. L’humour parce qu’un cabinet où personne ne rit devient vite un cabinet où l’on n’ose plus rien dire.

Ces trois mots ne forment pas une méthode. Ils rendent le reste possible.

La graine

Il m’arrive de plus en plus souvent de terminer une séance en sachant que l’essentiel ne s’est pas joué sur ma table.

J’ai montré un chemin, j’ai planté quelque chose. Si tout va bien ça germera, et la personne arrosera elle-même l’arbre dont elle récoltera les fruits. Je ne serai pas là pour la récolte et c’est exactement ainsi que ça doit se passer. Un patient qui revient tous les mois pendant dix ans n’est pas un patient fidèle, c’est un échec que j’ai rendu confortable.

Ce métier me fait grandir, et pas seulement comme praticien. Il m’a appris que l’écoute suffit parfois, que montrer le chemin vaut mieux que porter quelqu’un dessus, et qu’une main posée dit des choses qu’aucune phrase ne dira à sa place.

On a cartographié sept dimensions et dix-huit rôles. On a produit une taxonomie dont je suis fier et qui servira, je l’espère, à d’autres travaux. Et il reste cette fine lame que personne n’attrape, dont j’espère bien ne jamais faire le tour.

Les sources de cet article

  • Moreno J. et coll. Beyond Diagnosis: Mapping the Roles and Dimensions of Touch in Osteopathy within an Expanded Biopsychosocial Framework. A Scoping Review and Conceptual Modeling. International Journal of Osteopathic Medicine, à paraître. Revue de portée conduite selon PRISMA-ScR, 2 011 articles criblés, 68 inclus. Les chiffres cités dans cet article proviennent de la version acceptée pour publication.
  • Jacquot E., Paintendre A., Ménard M., Andrieu B. (2026). Beyond manual technique: an integrated epistemological framework for the essential functions of osteopathic touch. International Journal of Osteopathic Medicine. 10.1016/j.ijosm.2026.100859
  • Gessa D., Greaves M., Draper-Rodi J. (2024). The role of touch in osteopathic clinical encounters. A scoping review. International Journal of Osteopathic Medicine. 10.1016/j.ijosm.2023.100704
  • Casals-Gutiérrez S., Abbey H. (2020). Interoception, mindfulness and touch: A meta-review of functional MRI studies. International Journal of Osteopathic Medicine. 10.1016/j.ijosm.2019.10.006
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