Les fascias, ce qu'on vous promet et ce qu'on en sait

Une patiente est arrivée au cabinet avec une phrase qu’on lui avait donnée ailleurs, et qu’elle répétait comme un diagnostic. « Mes fascias sont collés. » Elle ne savait pas ce qu’était un fascia. Elle savait seulement que les siens étaient collés, que c’était pour ça qu’elle avait mal, et qu’il fallait les décoller.

J’ai mis un moment à répondre. Pas parce que la question est difficile, mais parce que défaire une phrase simple demande toujours plus de mots que la fabriquer.

Alors voilà ces mots.

Ce qu’est un fascia, sans mystère

Ouvrez un blanc de poulet. Cette fine pellicule blanchâtre, nacrée, qui enveloppe le muscle et qu’on retire parfois avant la cuisson, c’est un fascia. Rien de plus exotique.

Le tissu conjonctif enveloppe, sépare et relie à peu près tout dans le corps. Chaque muscle a son enveloppe, chaque groupe de muscles la sienne, chaque organe aussi. Ce tissu contient du collagène, de l’élastine, de l’eau, des cellules, et il est innervé. Il n’est ni inerte ni décoratif.

Jusqu’ici tout le monde est d’accord, et il n’y a aucune raison de ne pas l’être. C’est de l’anatomie.

Les désaccords commencent exactement une phrase plus loin.

« Vos fascias sont collés »

C’est l’affirmation la plus fréquente, et c’est aussi celle qui tient le moins.

Sous la peau, les couches de tissu glissent les unes sur les autres. On peut mesurer ce glissement par échographie, et on observe effectivement des différences entre certaines personnes qui ont mal au dos et d’autres qui n’ont pas mal. Le fascia thoracolombaire, celui du bas du dos, a fait l’objet de ce type de travaux.

Voilà pour le fait. Maintenant le saut qu’on lui fait faire.

Observer une différence de glissement chez des gens qui ont mal ne dit pas que cette différence cause la douleur. Elle peut la précéder, la suivre, ou n’avoir aucun rapport avec elle. Quelqu’un qui souffre depuis six mois bouge moins, se protège, change ses appuis. Son tissu s’adapte à cette vie-là. On ne sait pas, dans l’état actuel des choses, dans quel sens va la flèche.

Et « collé » n’est de toute façon pas le bon mot. Il évoque deux surfaces soudées qu’il faudrait arracher l’une de l’autre. Ce n’est pas ce qu’on observe, et ce n’est pas ce qu’un thérapeute fait avec ses mains.

« Je vais les relâcher »

Celle-ci est séduisante parce qu’elle décrit un geste. On appuie, ça cède, c’est relâché. L’image est claire et elle est fausse.

Le collagène est l’un des matériaux les plus résistants du corps. Pour l’allonger durablement, il faut des forces d’un ordre de grandeur que des mains n’atteignent pas, appliquées bien plus longtemps qu’une séance. Les calculs ont été faits, et ils ne sont pas favorables à l’hypothèse mécanique.

Il reste une autre explication, et elle est à mon avis plus intéressante. Le fascia est richement innervé. Quand on le sollicite, on envoie au système nerveux une quantité d’informations qu’il va traiter, et la perception de la douleur comme le tonus musculaire peuvent s’en trouver modifiés. Ce n’est pas le tissu qu’on remodèle, c’est le dialogue entre ce tissu et le cerveau.

Dit comme ça, ça fait moins spectaculaire. Mais ça a le mérite d’être compatible avec ce qu’on sait du système nerveux, et ça explique pourquoi des effets apparaissent en quelques minutes, ce qu’aucune transformation de collagène ne permettrait.

« Tout est relié, donc votre genou vient de votre pied »

Tout est relié, c’est vrai. Les continuités anatomiques existent, on peut les disséquer, les photographier.

Le problème est qu’une continuité n’est pas une chaîne de causalité. Votre maison est reliée au réseau électrique de tout le quartier, cela ne veut pas dire qu’il faut réparer le transformateur municipal quand une ampoule grille.

Quand quelqu’un vous explique que votre douleur d’épaule vient d’une cicatrice de césarienne par l’intermédiaire d’une continuité fasciale, demandez-lui comment il l’a vérifié. La réponse honnête est qu’il ne l’a pas vérifié. L’hypothèse est possible, elle n’est pas démontrée, et surtout elle n’est pas testable en consultation.

« Les fascias gardent la mémoire des traumatismes »

Celle-là me met mal à l’aise, et je vais dire pourquoi sans détour.

Aucune donnée ne soutient l’idée qu’un tissu conjonctif stocke un souvenir d’événement. Le corps garde des traces, c’est incontestable : une sensibilisation du système nerveux, des modifications du tonus, des stratégies d’évitement apprises. Ce sont des phénomènes documentés et ils relèvent du système nerveux, pas d’une enveloppe musculaire.

Le danger de la formule n’est pas théorique. Dire à quelqu’un que ses tissus contiennent la mémoire de son passé, c’est lui suggérer qu’il porte en lui quelque chose d’enfoui qu’il faudrait libérer. Certaines personnes sortent de ces séances bouleversées, avec le sentiment d’avoir exhumé un épisode qu’elles n’ont peut-être jamais vécu. On n’a pas le droit de faire ça à quelqu’un sur la base d’une métaphore.

« C’est le plus grand organe sensoriel du corps »

On entend beaucoup cette phrase, souvent avec un chiffre à l’appui.

Le fascia est effectivement innervé, et densément par endroits. Mais parler d’organe sensoriel suppose une fonction unifiée qu’on n’a pas démontrée, et le classement par taille n’a aucun sens physiologique. Au passage, les chercheurs ne sont toujours pas d’accord sur ce qu’il faut appeler fascia : une mise à jour de la nomenclature a encore été publiée en 2024.

Quand un domaine n’arrive pas à se mettre d’accord sur la définition de son objet, il faut se méfier des affirmations très assurées sur ses propriétés.

Alors, qu’est-ce qu’on sait ?

On sait que le fascia existe, qu’il est innervé, qu’il a des propriétés mécaniques mesurables et qu’il s’adapte à l’usage qu’on fait de son corps.

On sait que les techniques dites myofasciales donnent souvent une amélioration de la douleur et de l’amplitude de mouvement à court terme. Ça, c’est répété dans plusieurs travaux, et c’est une bonne nouvelle.

On ne sait pas si cette amélioration vient du fascia. Elle pourrait venir du système nerveux, du contact lui-même, du temps passé, de l’attente que vous aviez en entrant. Toutes ces hypothèses restent ouvertes et elles ne s’excluent pas.

Et on ne sait pas si ça tient dans la durée. Les résultats à long terme sont inconstants, et les études qui existent sont souvent petites, avec des protocoles si différents d’un travail à l’autre qu’on peine à les comparer.

Ce que ça change pour vous

Pas grand-chose sur le fond, et c’est un peu le but de cet article.

Si une séance vous soulage, elle vous soulage. Vous n’avez pas besoin que le mécanisme invoqué soit exact pour en tirer bénéfice, et je ne vais pas vous gâcher quelque chose qui fonctionne.

En revanche, trois choses méritent votre attention.

Une explication qui vous décrit comme abîmé, collé, bloqué ou porteur d’un traumatisme enfoui vous fait du mal, même si la séance vous soulage sur le moment. Les mots qu’on emploie en consultation s’installent, et ils orientent ce que vous vous autorisez à faire ensuite. Une personne persuadée que son dos est fragile bouge moins, et bouger moins entretient la douleur.

Un praticien qui vous annonce un nombre de séances à l’avance pour « libérer » quelque chose vend un programme, pas un soin. Le corps ne suit pas de calendrier.

Et une technique qui ne marche qu’à condition qu’on y croie mérite au moins qu’on vous le dise.

Pourquoi je vous raconte ça

Parce que j’utilise ces techniques. Régulièrement, et elles m’aident.

Ce que je refuse, c’est de vous expliquer ce que je fais avec des mots dont je ne peux pas répondre. Je peux vous dire que je vais travailler les tissus, que beaucoup de gens en ressentent un soulagement, que les mécanismes passent probablement par le système nerveux, et que la durée de l’effet dépendra surtout de ce que vous ferez après.

C’est moins impressionnant que de décoller des fascias. C’est ce que je sais.

Et si quelqu’un vous a dit que les vôtres étaient collés, ils ne le sont pas. Vous allez probablement mieux quand même, et ce n’est pas contradictoire.

Les sources de cet article

Je cite mes sources pour que vous puissiez vérifier, et pour que vous puissiez demander la même chose à quiconque vous affirmera le contraire. Toutes sont en accès libre.

  • Chaudhry H., Schleip R., Ji Z. et coll. (2008). Three-Dimensional Mathematical Model for Deformation of Human Fasciae in Manual Therapy. Journal of Osteopathic Medicine. 10.7556/jaoa.2008.108.8.379
    C’est le travail qui a calculé les forces nécessaires pour allonger durablement un fascia. Détail qui a son importance : Robert Schleip, l’un des chercheurs les plus connus du domaine, en est cosignataire.
  • Langevin H. M., Fox J. R., Koptiuch C. et coll. (2011). Reduced thoracolumbar fascia shear strain in human chronic low back pain. BMC Musculoskeletal Disorders. 10.1186/1471-2474-12-203
    L’étude sur le glissement du fascia du bas du dos. Elle observe une différence, elle n’établit pas de cause.
  • Bordoni B., Escher A. R., Castellini F. et coll. (2024). Fascial Nomenclature: Update 2024. Cureus. 10.7759/cureus.53995
    La preuve que les chercheurs ne sont toujours pas d’accord sur ce qu’il faut appeler un fascia.
  • Chen Z., Wu J., Wang X. et coll. (2021). The effects of myofascial release technique for patients with low back pain: A systematic review and meta-analysis. Complementary Therapies in Medicine. 10.1016/j.ctim.2021.102737
    La synthèse des études sur l’efficacité des techniques myofasciales dans le mal de dos.
  • McKenney K., Elder A. S., Elder C., Hutchins A. (2013). Myofascial Release as a Treatment for Orthopaedic Conditions: A Systematic Review. Journal of Athletic Training. 10.4085/1062-6050-48.3.17

Si le sujet vous intéresse au-delà de cette page, j’ai écrit une version destinée aux praticiens, qui entre dans le détail des différentes écoles et de ce que la recherche permet d’en dire.

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